Editions P.A.F.

Pour l'analyse du folklore

Ouvrages P.A.F.
C.V.
La Presse
La Radio
Livre d'Or
Pays
Chronologie


 

Maurice Coyaud né le 7 juin 1934 à Hanoï (Tonkin, Indochine française) et décédé le 28 décembre 2015 à Quincy-Sous-Sénart est un linguiste français, spécialiste des langues et des cultures de l'Asie de l'Est. Il était spécialiste du russe, du mandarin, du mongol, du birman, du tagalog, du coréen et du japonais. Maurice Coyaud était directeur de recherche au CNRS depuis 1973, et membre du laboratoire LACITO de 1976 jusqu'à sa retraite en 1999. Egalement responsable des éditions P.A.F. (Pour l'Analyse du Folklore), il a publié de nombreux essais, romans, anthologies, traductions. Il a été chargé d'inspection générale du chinois de 1979 à 1998. M. Coyaud a notamment enseigné quatre ans à l'école Polytechnique où il a créé l'enseignement de japonais, à l'INALCO (prof. de chinois en 1979-80) aux universités Paris-III, Paris-V, Paris-VII, Paris-X (prof. de linguistique) et à l'EHESS.

Suite au décès, témoignagess adressées à sa famille

De Alexandre François, directeur du LaCiTO. Laboratoire de recherche pluridisciplinaire (linguistique et anthropologie) qui se consacre prioritairement à l'étude des langues à tradition orale. CNRS.
C'est avec une grande tristesse que je reçois cette nouvelle. Monsieur votre père était un chercheur passionné, polyglotte, incroyablement productif par ses articles et ses ouvrages; mais il était également un homme doux, aimable, généreux, apprécié de tous ceux qui l'ont connu. Il y a encore quelques mois, il avait accepté de nous présenter un exposé de linguistique sur ses découvertes en Chine, synthèse de nombreuses années de voyages et de recherches. Beaucoup d'entre nous aimeraient avoir un parcours aussi riche que le sien. Je vous adresse mes sincères condoléances pour ce triste événement, à titre personnel - car j'appréciais beaucoup votre père - mais aussi au titre de Directeur du laboratoire LaCiTO-CNRS, où il avait toujours son bureau, et où il venait régulièrement. Je me charge de transmettre l'information à nos collègues. ...
J'ai beaucoup de respect pour votre père, et tout le travail qu'il a accompli. 73 ouvrages ! je connais peu de linguistes qui aient publié autant de livres au cours de leur vie.
J'ai informé mes collègues du Lacito dès hier, ainsi d'ailleurs que M. Claude Hagège (du Collège de France), que Maurice devait bien connaître.
Certains d'entre eux me demandent comment nous pourrions rendre hommage à votre père, en l'absence d'obsèques.
Nous tâcherons de rédiger un texte d'hommage pour le site du Lacito, très prochainement, pour rappeler l'impressionnante carrière de M. Coyaud.

Claude Hagège, Collège de France,    Je suis consterné par cette nouvelle, car Maurice Coyaud me semblait avoir encore de quoi vivre longtemps. J’ai toujours éprouvé la plus grande admiration pour sa connaissance approfondie de deux langues qui ont beaucoup moins de proximité que ne le laissent croire l’emprunt du système graphique et celui, comme en coréen et en viet, d’une énorme masse lexicale : le chinois (mandarin) et le japonais. Coyaud a publié  des travaux de haut niveau scientifique sur l’un et l’autre, en même temps que des essais pédagogiques d’une rare pénétration et d’une considérable utilité. Mais il s’intéressait aussi aux formes littéraires, dont le haiku, et on lui doit des études dont le caractère savant dissimule mal le sens aiguisé de l’humour qui habite Maurice, en même temps que la sensibilité  poétique et la grande culture. Celle-ci s’étendait à d’autres domaines que les langues, dont un qui ne leur est pas étranger : Maurice était aussi un excellent pianiste.

Martine Mazaudon LaCiTo Directrice de recherche émérite
Voir http://lacito.vjf.cnrs.fr/membres/coyaud.htm

Pierre Pachet, Universitaire et de la Quinzaine (voir wikipedia) .... Maurice Coyaud a été un ami parfait; ponctuel et malicieux: prévenu in-extremis, il savait rédiger pour la Quinzaine à propos de livres très divers des notes concises et savoureuses, nourries de son incroyable savoir, et manifestant son aptitude à juger sans se laisser intimider. Je suis triste de son décès, et content qu'il n'ait pas eu à souffrir. Il m'avait fait lire une collection de textes sur le suicide qu'il avait rassemblés, il n'aura pas eu à en venir à cette extrémité. C'est par Nadeau que je l'avais connu. C'était un exemple de fidélité dans l'amitié, et j'appréciais son amour de la vie.....

Nicole Tersis du LaCiTo...  ....Je connaissais Maurice depuis longtemps car nous étions dans le même laboratoire au CNRS et nous avons participé  à des projets et des publications communes. Maurice venait encore de nous remettre un article sur l'expression des émotions en japonais.
    J'ai toujours apprécié sa très grande culture, ses connaissances, sa curiosité toujours en éveil, son goût pour la poésie et la musique, son désir inlassable de transmettre les traditions orales de l'Asie et aussi de fixer par écrit les choses de la vie...

Isabelle Genlis, Conteuse. C'est avec beaucoup de tristesse que je lis votre mot et que j'apprends le départ de Maurice qui m'affecte beaucoup.
Il y a quelques jours encore, nous échangions par mail.
Je suis conteuse et je travaille les contes d'Asie. C'est ainsi que j'ai connu votre père et que nous avons beaucoup échangé. Il me faisait des traductions, me trouvait des histoires inconnues, m'envoyait des livres, jusqu'à la semaine dernière.
Je savais qu'il se sentait fatigué et las. Je l'avais même un peu grondé quand je l'ai invité à participer au séminaire que je donnerai à l'université Diderot le 16 février 2016. Il m'avait dit: bien sur je participerai, dis moi ce que tu veux que j'aborde, je le ferai si je suis encore là.
J'étais inquiète mais on ne réalise jamais assez.
Je ferai ce 16 février un hommage à Maurice qui m'a beaucoup appris, soutenue, applaudi aux spectacles auxquels il est venu bien souvent avec son frère ou des amis. Voir sur le site http://isabellegenlis.free.fr/

Dr Christian Malet, Membre de l'Académie des Sciences d'Outre-Mer.....Avant même d'avoir rencontré le professeur Coyaud, je le connaissais par ses écrits sur la Chine, sur les langues d'Asie et sur la poésie. Linguiste, philologue, on appréciait  la clarté de son discours et la rigueur de sa pensée.
C'était un homme sincère, profond et juste. Son départ nous consterne tous, mais il demeurera présent par les textes dont il nous fit un présent maintenant très précieux.
Il fut poète, or comme nous l'a si bien dit Jean Cocteau, les poètes ne meurent jamais.

Claire Moyse-Faurie. ..... J'ai connu votre papa il y a plus de 40 ans, quand je suis rentrée au Lacito. Depuis, à chacune de nos rencontres, nous échangions sur ses recherches, ses publications, ses multiples centres d'intérêt et, tout dernièrement à Villejuif, je l'avais mis en contact avec un chercheur qui s'intéressait aux traditions orales recueillies par Maurice en Nouvelle-Calédonie...

Madeleine Keller..... Je suis frappée en tout cas de voir à quel point les circonstances mêmes de son décès, près du CNRS, un 28 décembre, s'accordent avec le grand savant qu'est Maurice Coyaud. J'avais pu encore récemment, à la Session de linguistique et de littérature d'Évian, admirer ses étonnantes compétences de linguiste et de traducteur, notamment, et son inépuisable curiosité d'esprit, ainsi que la légèreté espiègle dont il ne se départait jamais.

Thierry Laisney, lié à la Quinzaine Littéraire....Nous avons beaucoup apprécié les recensions savoureuses que votre père a données à La Quinzaine littéraire.

Nicolas Tournadre. LaCiTO. ...... C'est une grande perte qui va bien au delà du Lacito et touche les amoureux des langues asiatiques, les  linguistes spécialistes de cette région, mais aussi tous ceux qui s'intéressent à la poésie. Polyglotte, Maurice avait également des connaissances incroyables sur les systèmes d'écriture asiatiques et il a beaucoup publié sur ce sujet. J'ai aussi personnellement beaucoup apprécié sa très belle anthologie de la poésie chinoise classique.
   La dernière fois que j'ai vu Maurice, c'était fin 2014 lors du festival de cinéma tibétain que j'avais organisé avec Françoise Robin à Paris. Il me semble que c'était le seul du labo à s'être déplacé  et nous avions  discuté un moment. Il avait gardé son esprit pétillant et sa grande discrétion. ....Il a fait don de son corps à la science, cela ne m'étonne pas. C'est un autre point commun que nous avons....

M.M. Jocelyne Fernandez-Vest. Maurice Coyaud était à mon arrivée au LACITO (début des années 1980) un de ceux qui me fascinaient par leur éclectisme : dans l'équipe pluridisciplinaire à laquelle je l'avais associé (à Paris 7), il intervenait plus pour parler de haute technologie que de linguistique!

Alain Walter, Professeur de littérature comparée, japonologue, écrivain, traducteur..... J’imagine aisément le chagrin et le désarroi dans lesquels vous plonge la disparition de cet homme aussi poète qu’érudit, profondément libre, amoureux des mots, des langues, des écritures, de l’art.
Il avait écrit sur deux de mes livres d’aimables comptes rendus dans La Quinzaine littéraire et m’avait invité à le rencontrer à Paris, il y a une dizaine d’années. Je vins donc de Bordeaux par une torride journée d’août et il me reçut dans son appartement-musée des environs de l’Arc de Triomphe. Nous passâmes l’après-midi à parler poésie japonaise et à examiner calligraphies et livres consacrés à l’art du Japon dont regorgeait son repaire. Les murs étaient chargés de tableaux, de cartes postales lointaines. Toute l’Asie semblait s’être donné rendez-vous sur les étagères et les crédences. Dès sa naissance à Hanoï, sa vie aura été riche en horizons, langues, rencontres.
J’ai pas mal de livres de lui dans ma bibliothèque. C’est avec ses Rudiments de grammaire japonaise que j’ai commencé, il y a bien longtemps, à me familiariser avec cette langue dont la littérature devait devenir ma spécialité. (Lisant cet ouvrage, je découvrais également le coréen, le mandchou et le turc… Etourdissante promenade parmi les langues agglutinées ouralo-altaïques…) Fourmis sans ombre, le livre du haïku fut aussi un grand moment dans mes années de formation ainsi que 180 contes populaires du Japon. Je cite assez souvent dans mes notes consacrées à Bashô, les belles et fermes traductions de son Anthologie bilingue de la poésie chinoise classique. Et je consulte fréquemment aussi son Lexique japonais de l’histoire naturelle et de la biologie, toujours pour mes commentaires de Bashô. (Le nom de telle fleur, de tel arbre ) Il m’avait envoyé ses livres consacrés au folklore birman, philippin, coréen… Décidément, il aura touché à tout en ce qui concerne les langues de cette immense Asie chevillée à son corps et plus encore à son âme : grammaires, sciences, mathématiques, contes, poésie…
Il adorait les digressions, les rapprochements soudains entre les parties diverses de notre humanité. Dans Roses, Œillets d’Inde, « Mon goût pour l’Asie » se termine par une longue citation du mystique Angelus Silesius précédée de cette remarque : «  Comme j’aime bien Dieu, j’ai lu attentivement Angelus Silesius. J’ai vu que je pourrais être assimilé à une fourmi, un bousier, un ver, un phénix, un grain de moutarde, une rose, un charbon, un feu en silex (Silesius), une lune. Dieu, lui sera plein de soleils, plus tard. » C’était en 2007.
Penseur déconcertant, toujours là où on ne l’attend pas, curieux de ce qui fait ce monde si étrange sur lequel il ouvrit les yeux en plein exotisme au Tonkin, la mort l’a emporté dans toute son activité intellectuelle, sortant de son bureau. Il n’a pas connu la déchéance du très grand âge. Son Club des suicidés dont il m’avait envoyé une copie semble prouver qu’il redoutait une telle fin. Elle lui fut épargnée. Il aimait à signer à la japonaise Kôyô 紅葉 , c’est-à-dire « feuillages rougis » de l’automne. Il est parti avec les dernières feuilles…

Pierre-Emmanuel Finzi. Mon oncle, c'était plein de choses à la fois.
Mais pour moi, c'était surtout écouter.
Écouter des histoires, parfois des cours impromptus.
Écouter sa voix tard dans la nuit répondre à Alain Veinstein dans "Du jour au lendemain".
L'écouter tenter de vous inculquer les bases du mandarin, du japonais ou du coréen en suivant du regard les cousins et cousines plus véloces qui eux sont déjà en train de s'éloigner vers la plage.
L'écouter parler, cet érudit, tout en fouinant dans sa bibliothèque.
Récemment encore, je croyais avoir trouvé son incarnation littéraire (certes imparfaite) dans le personnage d'Adrià du roman "Confiteor" de Jaume Cabré.
Maintenant, il me reste, entre autres, ses livres.
Publiés notamment par ses propres soins, avec sa maison d'édition : P.A.F. (Pour l'analyse du folklore) mais aussi chez Phébus avec Fourmis sans ombre (son grand succès, le sésame poétique de Roland Barthes pour l'Empire des Signes), Flies France, Gallimard, Les Belles Lettres ou Maurice Nadeau.

Juliette Degardin, née Coyaud

Papa,  Tu es parti brusquement, trop vite, trop tôt, nous laissant tous les quatre, maman, Laurent, Cécile et moi, désemparés; nous n'avons pas pu te dire au-revoir, ni avant, ni après, puisqu'il n'y a pas eu de cérémonie. 
Alors je le fais ici, par écrit.

Tu étais souvent - presque tout le temps- absent, mais tu nous laisses un grand vide.
Tu étais notre référence culturelle, un Everest de connaissances, une montagne inatteignable, qui nous poussait à essayer, difficilement, de nous élever un petit peu. 
Lorsqu'on nous ne savions pas quelque chose, nous n'avions qu'à te le demander.
Nous ne connaissions pas toute ta vie, tu étais "toujours" parti, occupé, entouré d'une part de mystère. Tu avais plusieurs facettes.
Mais sur une de ces facettes, je sais qu'il y avait de la place, de l'amour, pour nous, ta famille.
Je me souviens du papa de quand j'étais petite.
C'était le papa qui nous lisait des contes, dans la chambre du haut : les contes russes où tous les princes s'appelaient Ivan ou Igor Ivanisevitch, avec ces horribles babayagas qui habitaient au fin fond de sombres forêts dans des huttes ambulantes aux pattes de poule, ou cette histoire de la mythologie chinoise sous forme de bande dessinée, les tribulations d'un singe, d'un cochon et d'un autre personnage dont je ne me souviens plus l'aspect, ...
C'était le papa qui chantait des airs d'opérette, d'Offenbach, "Pour épouser une princesse, le prince Paul met ses gants blancs, [...]...mais rien ne presse, le prince Paul ôte ses gants", ou bien "Tu n'es pas beau, tu n'es pas riche,...", les airs russes, les lieder de Schubert, "An Silvia",...Don Juan, ...

C'était aussi le papa qui m'emmenait sur son dos, à la sortie de l'école, pour aller voir sur le mur au fond du jardin la colonie de fourmis: une colonne montait, l'autre descendait et elles "se serraient la main" quand elles se croisaient. 
Ou qui s'essayait au violoncelle l'été dans le jardin près des rosiers.
C'est le papa qui nous faisait remarquer la beauté et la délicatesse des fleurs, des chants d'oiseaux.
Et qui apprenait le nom des étoiles et des constellations.  
Il y a eu peu de sorties en famille, mais justement parce qu'elles étaient rares, on s'en souvient.
Il y a eu la fois où nous sommes tous allés voir l'Opéra de Pékin, il y a eu un cirque aussi je crois, et plus tard une sortie au restaurant "Finzi", et aussi un pique-nique à Marly, un jour d'hiver ensoleillé, dans la vieille 404. 

Ces dernières années, depuis ta retraite, tu étais plus souvent présent lors des réunions de famille où tu aimais avoir des conversations scientifiques avec Laurent, ou bien faire de la musique en fin de repas avec lui, Cécile et les enfants. 
Nous étions heureux de nous retrouver tous.
Et puis tu étais là pour tes petits enfants, pour les amener à Paris voir des expositions, des musées, essayer de leur transmettre un peu de ton savoir, avec sans doute l'angoisse de ne pas avoir le temps de tout leur apprendre. 
Inès a eu du mal à ingurgiter les racines carrées à l'âge de 8 ans, les cours de botanique, la différence entre "pétale", "sépale" et "tépale", ainsi que le célèbre poème d'un certain Mendeleiev "Hhe Libebcnof nenamgalsipsclark, casctivcrmnfe ...". 
Promis, je l'afficherai.

Et Inès se remettra à lire ton Tom Sawyer en version intégrale.
Tu nous manques, à nous tous. 

Tes yeux brillants, malicieux, lorsque tu racontais tes blagues "de linguiste", ou l'histoire interminable de Gugusse sur le pont des Arts....
Plus personne ne m'appellera "ma poupée", comme tu appelais aussi toutes les filles de la famille, Cécile, Clara, Inès et Lily, ou "Giulia". 

On n'en parle pas tellement dans notre famille, sans doute la pudeur d'une génération, mais oui: nous t'aimions tous, papa. 

Cécile Chardon, née Coyaud: Une vie avec mon père - mon père et moi, mon père et nous.

Mon père était celui qui restait dans l’embrasure de la porte, celle qui sépare la grande entrée de la cuisine. Il apparaissait en haut de ces deux petites marches, quelques secondes, pour écouter le babillage familial – ce babillage s’étant toujours fait à la table de cette cuisine car elle fait office de salon. Il nous observait, Il écoutait, il avait besoin d’entendre quelques phrases de nous, de sa femme, de mon frère, de ma sœur, de ses petits-enfants, ces voix, pas longtemps, par bribes ; de loin. De loin, comme « De Loin 1, Fêtes au Japon, Haïkus », « De Loin 2, Cris des Rues au Viet-Nam », « De Loin 3, Contes Merveilleux de Chine et des Philippines avec des Haïkus », de loin, toujours de loin, car il a passé sa vie à voyager, les voyages étaient sa vie, et à chaque voyage, un livre écrit. Il y en a eu 74, peut-être plus, la linguistique, l’analyse du folklore, d’autres publications, et puis des carnets de voyages, des albums de comptes-rendus à n’en plus finir.

Debout, à la porte, une oreille pour nous, la deuxième vers l’arrière pour ce qui venait de la salle-à manger (« le vrai salon », lui, ne servant qu’aux deux pianos), c’est-à-dire des cours de langues, mais le plus souvent de la musique, France musique, des Cds. Lorsqu’il était là, à Maisons-Laffitte, du matin au soir il écoutait de la musique en lisant. Les livres : nous étions écrasés par ces livres, ces bibliothèques qui ont tapissé avec les années les murs de la maison, écrasés puisque nous ne pouvions pas rivaliser avec lui. Lorsqu’il nous demandait des nouvelles, nous posait une question, à Laurent, à Juliette, à moi, le plus souvent il fallait que la réponse tienne en un sujet, un verbe, un complément. Si je tentais une deuxième phrase, il n’écoutait déjà plus. Je lui pardonne : il avait beaucoup de choses en tête, c’est le moins qu’on puisse dire. Un cerveau farci, bourré, plein à craquer de tout ce qu’il avait lu, appris, et continuait d’apprendre, la ronde des langues, sans fin, et pas seulement des langues. Une conversation futile ne pouvait pas s’étendre. Il n’avait pas de place pour ça. Et non plus pour ces choses de la vie, des plus simples… On ne pouvait pas lui dire « Va te faire cuire un œuf ! »… Il n’aurait pas su le faire. Allez, j’exagère… à peine : un œuf dur, oui, à la rigueur. Encore fallait-il qu’il arrive à allumer le gaz. Ce trait de caractère reste pourtant un mystère : comment a-t-il fait pour survivre lors de ces innombrables voyages, dans des conditions pas toujours très confortables ? J’avais onze ans, Il était parti plusieurs mois en Nouvelle-Calédonie pour recueillir des contes kanaks, et il me racontait qu’il dormait sous une tente, le corps traversé par des cafards et toutes sortes d’insectes horribles, entre mille et autres choses. Comment-a-il fait ? L’instinct de survie, sûrement… En fait, il aimait les insectes ; ça a dû aider. Nous avions fait un séjour au Japon de trois mois en été (lui, restait plus longtemps) – j’avais huit ans, Laurent dix, et Juliette six mois - et papa avait ramené deux insectes, chacun dans sa petite cage en bois – l’un deux était une sorte de scarabée géant… ou plutôt un lucane, un Kuwa-gata mushi… S’il était là, mon père pourrait me le confirmer. Nous leur faisions faire des sorties dans l’herbe - et il me semble qu’il avait pour eux une certaine affection. Alors qu’il avait toujours eu une détestation viscérale pour les quatre générations de fox-terriers qui ont habité la maison, jusqu’à la dernière chienne ! Il est vrai que mon père avait les oreilles sensibles, et que les insectes sont un peu plus silencieux. Ces dernières années, il ramenait de ses voyages beaucoup de papillons piqués… (déjà morts ! Leurs ailes ne frétillaient plus). Il aimait les montrer aux visiteurs. Se faire un œuf au plat… Non, pour sûr, quand mon père bourlinguait dans ses pays lointains, il ne pouvait pas être le même qu’à la maison. A Maisons-Laffitte, entouré de sa famille, planter un clou ? Un effort surhumain. A nouveau je lui pardonne. Que voulez-vous, lorsque le cerveau est trop plein, on ne peut plus se concentrer sur... tout ce qui n’a aucun intérêt intellectuel. Néanmoins, j’ai toujours eu l’intime conviction que mon père, à la maison, jouait un personnage. J’essayais d’en persuader ma mère, pas toujours avec succès ; pourtant elle aimait bien dire qu’il était du signe des gémeaux (7 juin)… J’aurai mis un certain temps à le connaître, à le comprendre. Le jeu était là, je le sais : jeune il aurait voulu être prêtre – personnage ou pas, ça n’a pas duré longtemps – puis il aurait aimé faire du théâtre. Il en a fait pendant quelques années, l’été à Préfailles, et puis, comme disait ma mère : « trop impatient pour supporter la lenteur des répétitions, le travail de groupe… ». Il fallait qu’il puisse travailler seul : la linguistique, les voyages. Il était né à Hanoï, y avait vécu jusqu’à ses douze ans, alors ce serait les langues orientales. Le théâtre… Un regret ? Peut-être, un peu en riant. Il aimait ça. Il y est allé toute sa vie, dans sa vie – au concert, aussi. Lorsque Gabriel à dix-sept ans a choisi de ne faire « que » du théâtre, études ou pas, la décision de son petit-fils a dû lui plaire. Il n’était jamais allé le voir jouer dans ses spectacles d’improvisation – car mon père, c’était « le texte, le texte »-, mais il a aimé le voir dans l’Hôtel du Libre Echange et Le Sexe Faible. Et lorsque Clara a décidé, au même âge que son frère, de devenir chanteuse, je pense que ça lui a plu tout autant. Je le rassurais tout de même, assez régulièrement, en lui disant que même en « pop-rock » il fallait travailler sa voix et que Clara faisait bien ses vocalises… qu’en plus elle avait travaillé l’Ave Maria de Schubert, et que sa voix sortait comme une vraie soprano ! Je devais absolument faire tout pour qu’il garde l’espoir qu’un jour ma fille pourrait chanter Elisabeth dans Tannhäuser, Elsa dans Lohengrin et pourquoi pas la Tosca, en fait tout l’opéra, et puis la mélodie française, les Allemands, tout, il ne faut rien se refuser. La musique. C’est important. Encore une fois, je vois mon père, là, debout, entre deux portes. Entre plusieurs maisons, entre plusieurs pays, entre plusieurs vies. Mais lorsqu’il se tenait debout à cette porte de la cuisine, il fallait que la porte de la salle-à-manger soit ouverte. Pour lui, pour nous. Pour qu’il entende la musique, tout en s’assurant qu’on pouvait l’entendre, nous aussi.

Souvent il m’appelait, lorsqu’il y avait un opéra en direct, ou à la radio un enregistrement de Rachmaninov jouant lui-même, ou chaque année début décembre pour l’ouverture de la Scala… Il fallait qu’il partage la musique. La seule chose - ou presque - qu’il pouvait réellement partager avec nous. La musique était là du matin au soir. Quel plaisir, oui !?... Maman, envahie de leçons de piano, aurait aimé goûter parfois à un peu de silence – surtout quand il mettait l’intégrale de Béla Bartòk… ou autres intégrales (car les intégrales, c’était trop !).
Il fallait aussi qu’on puisse l’entendre déchiffrer au piano… tout le répertoire pianistique. Rien que ça. Car mon père aimait essentiellement déchiffrer. Il ne travaillait jamais un morceau, il ne savait pas comment faire. Doué en déchiffrage, à la longue, oui, on peut le dire : en s’attaquant à n’importe quelle étude de Chopin ou étude transcendante de Liszt - peu importe le tempo, le principal était d’arriver à jouer les notes, c’était le plaisir du déchiffrage, d’entrer dans l’écriture musicale, sorte de grammaire… une de plus. Mais je dois reconnaître que son jeu dans des pièces plus faciles était plus qu’honorable. Il jouait tout, de Bach à Messiaen. Il arrivait qu’il ne puisse pas corriger une faute de mesure – que ma mère lui rappelait, à chaque fois ! – car elle était ancrée dans son jeu depuis 50 ans, et certaines en devenaient célèbres ; elles faisaient désormais partie de son interprétation.
Et puis, le chant. Ces derniers temps, il chantait moins. Peut-être parce qu’il était essoufflé, après tout. Surtout depuis la rentrée. Son cœur n’était pas tout à fait en bon état mais finalement il ne se sentait pas malade au point de se faire suivre de façon plus sérieuse. Il n’en parlait pas. Ou très peu. C’était vague. Pourtant son cardiologue lui avait prescrit en novembre un test à l’effort et une scintigraphie… On disait qu’il avait le cœur « gros ». Après sa mort, j’ai appelé… Il n’avait pas pris rendez-vous. Il préférait rester avec son cœur gros. Il ne voulait pas savoir. Il avait en horreur la maladie, la vieillesse. Mon père n’aurait pas voulu vivre très vieux. On l’a toujours su. Son dernier manuscrit était sur les suicides dans la peinture, la littérature, etc. (Pas d’éditeurs. Peut-être un jour?…). Quand il me parlait de ce livre, parfois je m’inquiétais. Je savais qu’il n’aurait jamais supporté d’être diminué, lui qui a continué de travailler jusqu’au dernier jour, en se fatigant à faire ses trajets Maisons-Laffitte / le CNRS de Villejuif. Il a préféré avancer, comme ça, jusqu’au bout. Le travail, les voyages, la musique, toujours.
Avant il chantait très souvent, et même tous les jours, ceux où il était là. Il s’accompagnait lui-même au piano. Le répertoire de baryton. Maman l’a beaucoup accompagné. Il l’appelait pour les mélodies plus difficiles à jouer, et puis aussi car il chantait mieux debout. A une époque lointaine il prenait des cours de chant, ne travaillait pas vraiment et pourtant le résultat n’était pas si mal que ça. Qu’est-ce que ça aurait donné, avec quelques vocalises !... Quasi quasi, il aurait rivalisé avec Fischer-Dieskau ! (je plaisante). Aujourd’hui, on dirait que mon père a été une sorte de « surdoué ». Surdoué avec beaucoup d’avantages et quelques inconvénients. Parfois touche à tout… Oh, j’allais oublier le violoncelle et la clarinette ! (il n’aurait pas été content). J’avais une douzaine d’années : au violoncelle son répertoire se limitait au prélude de la première suite de Bach, ensuite je l’accompagnais au piano pour une Berceuse de Fauré et le Cygne de Saint-Saëns. En jouant il souffrait « horriblement », à chaque fois il nous montrait le dessous de ses doigts marqués par les cordes et pas encore faits par la corne : un jour le violoncelle a rejoint sa housse au troisième étage, tout là-haut dans la chambre aux caractères chinois peints en rouge sur fond bleu délavé - seul espace sans livres, autour de la fenêtre, rouge elle-aussi. La clarinette l’a suivi de peu (Cet épisode ne lui a pas apporté grand-chose, mais je l’écris quand même). Hyperactif, « il ne tient pas en place », a toujours dit maman, même s’il restait assis des heures à ses lectures. Et des regrets, car il aurait voulu tout faire dans sa vie : ce sont les inconvénients d’être « trop » doué. Il n’aurait pas fait les bonnes études, voulait faire l’Ecole normale supérieure. Il s’est rattrapé en écrivant ses livres, mais il n’y en avait jamais assez, il fallait en écrire, encore et encore, jusqu’au bout.

Le chant. Dans le salon, petite pièce de ces maisons anciennes, ses fortissimi avaient une certaine ampleur et il m’arrivait d’être impressionnée quand à mon tour, à douze treize ans, je commençais à l’accompagner et que je l’entendais, de près. Accompagner mon père au piano a occupé une place importante dans notre relation. Cela a été une façon de se parler. Cela a été ma façon de l’aimer mais je ne le formulais pas, ni à personne, ni à moi-même. Lui, devait le savoir. C’était en jouant. C’était avec les cycles de Schubert : Le Voyage d’Hiver, La Belle Meunière, Le Chant du Cygne… et autres mélodies. Un des premiers a été « Du bist die ruh » car il était pour moi le plus facile à déchiffrer. Je me souviens de « An die musik » ; plus tard, « Abschied » (Ade !...), plus difficile, et puis ont suivi dizaines et dizaines d’autres lieder. Parfois nous nous lancions dans « Der Erlkönig » (Le Roi des Aulnes) auquel je ne venais pas à bout avec ces octaves répétées, la torture des pianistes (et unique torture chez Schubert, heureusement). C’était ensuite avec les Schumann, les Brahms, les Wolf, c’était même avec Wagner, par bribes – les passages les plus faciles ! – surtout la chanson de l’étoile de Wolfram, dans Tannhäuser. Quelque temps après je l’accompagnais aussi dans la mélodie française : Fauré, Debussy, Duparc, Ravel, Poulenc.
Pour changer un peu, tout l’opéra y passait, non plus par petits bouts comme pour Wagner, mais tout, tous les airs, et parfois même les femmes quand c’était possible. En premier, l’opéra italien : mon père était spécialiste de l’intégrale du répertoire italien, ce qui nous laissait un très grand choix. Don Carlo : « Per me giunto… », « Ella giammai m’amò », et… tous les autres. Et puis l’opéra russe, et d’autres mélodies russes : tous, nous aimions l’entendre chanter en russe.
Chez Mozart, on peut dire qu’avec Don Juan l’air du catalogue était sa spécialité « Madamina, il cata-logo è questo… », la sérénade avec la mandoline aussi, « Vieni alla finestra », sans oublier le duo « Là ci darem la mano… vorrei, e non vorrei… tu mi dirai di sì », et le « Non più andrai, farfallone, amoro-o-ose, notti e giorni… Delle belle… », et puis le « Finch’ hann’ del vino », le « Se vuoi balla- a-re signor Contino… » des Noces de Figaro, etc., etc.
Chez les Français Carmen était bien là, tout entier, les autres Massenet et compagnie beaucoup moins. Ah si, Faust de Gounod !... Comment oublier son air célèbre, « célèbre », autant dans l’opéra que dans son propre répertoire : « Avant de quitter ces lieux…sol natal de mes aïeux… ». Il y a quelque temps il avait fait chanter ses petits-enfants en chœur le « Gloire immortelle de nos aïeux… » : vraiment, chanter cet air-là - cet air on ne peut plus pompier -, l’a toujours amusé, dirait-on. Quand les enfants se lançaient dans Carmen « Avec la garde montante, nous arrivons nous voilà, son-nez trompettes éclatantes, taratata ta- ra-ta-ta », c’était un peu mieux. 
S’il ne s’accompagnait pas lui-même, maman et moi le faisions, en alternance. Je me souviens d’un concert « sérieux » de lieder, moi et lui, dans le salon (en 1992). Schubert, Schumann, des mélodies populaires russes, et pour finir je jouais  « L’Humoresque » de Schumann.

Papa aimait aussi passer du sérieux à l’opérette, en chantant ces airs comiques avec beaucoup de dérision, comme « le couplet des rois » de La belle Hélène : « L’é - poux de la reine, poux-de-la-reine, poux-de-la-reine c’est Agamemnon, aga-aga-memnon », « Le roi bar-bu qui s’avance, bu-qui s’avance… », « Le roi plain-tif qui s’embarque tif qui s’embarque tif qui s’embarque… », et « Pars pour la Crète, pars pour la Crète, pars pour la Crète…pars pars pars pars pars… », et puis Pâris « …Eh vo-hé ! Que ces dé-é-sses pour enjôler les garçons…ont des drô-ô-ôles de façons… ». Ensuite il y avait La vie Parisienne, le rapide «Je suis brésilien j’ai de l’or, et j’arrive de Rio Janeiro, plus riche aujourd’hui que naguère, Paris je te reviens encore », puis la Veuve Joyeuse, Ciboulette, « Nous avons fait un beau voyage… », Véronique, le duo de l’âne « Va chemine, va trottine, va petit âne…de-ci de-là… cahin-caha… le picotin te récompensera ! ». Dans la Périchole d’Offenbach, il était gris(e) : « Ah quel dîner, je viens de faire… Ah je suis gri-i-i-i-se gri-i-i-i-se… », et puis son grand succès,  les R bien roulés : « Tu n’es pas beau, tu n’es pas riche, tu manques tout à fait d’esprit, tes gestes sont, ceux d’une godiche, d’un saltimbanque dont on rit… Et pourtant… Et pourtant… Je t’adore brigand, j’ai honte à l’avouer… ». Avec le fameux air des Dindons, de la Mascotte, on peut dire qu’il s’amusait comme un fou en chantant d’une façon ridicule, ce qu’il savait très bien faire : « J’t’aime mieux, qu’mes dindons-ons-ons, j’t’aime mieux, qu’mes moutons-ons-ons, quand ils font glou-ou-ou-ou-ou-ou-ou, quand chacun te fait bêêê ! ». Et puis d’autres dindons, plus gros, « La Ballade des Gros Dindons » de Chabrier : « Les gros dindons, à travers champs, d’un pas solennel et tranquille, par les matins, par les couchants, bêtement marchent à la file… ». Ceux-là, ils les aimaient vraiment bien, jusqu’à les chanter lors d’une audition à la petite salle Pleyel-Debussy dans les années cinquante… et ces dindons l’auront accompagné toute sa vie… presque à chaque réunion de famille.
Il y avait également la chanson française, de Fréhel, Damia, jusqu’à… je dirais les années 60. Papa ne supportait pas la moindre électrification des instruments de musique. Maurice Chevalier : « Elle, avait, de tout petits petons, Valentine… Valentine… Elle, avait, de tout petits tétons, que je tâtais à tâtons  tonton tontai-ne… ». Cette Valentine revenait périodiquement. Nous chantions souvent les chansons classiques du répertoire (Piaf, Trénet, Aznavour, etc.) dans une série d’albums japonais de toutes les couleurs, et bilingues, au cas où nous aurions voulu les chanter en japonais.

Une semaine avant Noël je passais à Maisons-Laffitte, il me parlait de pièces de Chostakovitch qu’il venait d’acheter. Depuis deux ou trois ans le piano-chant se faisant rare, de temps à autre il me demandait de déchiffrer quelque chose, souvent « une nouveauté » acquise. Depuis huit ans des névralgies m’empêchaient de travailler vraiment mon piano : je pense que d’une certaine façon il voulait « vérifier » que j’étais toujours capable de déchiffrer, ce que je faisais, et je voyais qu’il était satisfait. J’ai donc joué ces pièces de Chostakovitch que je ne connaissais pas, assez belles. Il m’écoutait, comme d’habitude un livre à la main. Et se relevant de son fauteuil, à chaque pièce finie, pour chercher dans la partition quelle pièce je pourrais encore jouer. C’était sa façon d’être avec moi et moi avec lui. Nous ne parlions pas beaucoup.

Pour toute la famille il fallait que la musique soit là. Petits, nous étions très excités, sur le tapis du salon, lorsque papa et maman jouaient à quatre-mains les Danses Hongroises de Brahms - même Laurent, qui dit ne pas avoir de mémoire, s’en souvient ! Elles sont tellement irrésistibles. Plus tard je les jouais avec maman, et aussi avec Juliette. Il fallait que chacun puisse jouer avec l’autre, ou les autres. Laurent, en plus du piano jouait de la flûte traversière, et avec moi souvent la sonate de Poulenc. Papa jouait aussi avec lui, surtout pour les Bach. Ces dernières années il pouvait jouer avec les enfants de Laurent - Rafael au violon, Vincent à la flûte, Nicolas au piano. Il arrivait que Gabriel le batteur nous rejoigne avec ses balais (parfois sur des casseroles faute de caisse claire) lorsqu’il y avait ces morceaux pour ensembles divers : Laurent préparait des partitions, réécrivait des parties (et il continuera...). Clara pouvait même chanter si elle le souhaitait. Pour clore certaines auditions de piano des élèves de maman, l’entreprise familiale avait monté Pierre et le Loup, Le Carnaval des Animaux, une série de tangos de Piazzolla et Le Bœuf sur le Toit, tous ensemble avec les petits-enfants, et Gabriel le récitant. Pour ces pièces, papa était en spectateur dans la Vieille Eglise de Maisons-Laffitte, sûrement fier de sa progéniture – assis vers le fond, toujours. Il pouvait également écouter « les petites filles » de Juliette, Inès et Lily au piano, les emmener dans tous les musées de Paris – à Dix et huit ans !... Il a bien fait. Tout en continuant de voyager, il a été très présent avec ses petits-enfants, jusqu’à leur apprendre, comme l’a dit Juliette, cette fameuse table de Mendeleïev placardée depuis toujours dans les toilettes - et qu’il a toujours trouvé amusant de nous apprendre, à nous aussi, petits. C’était important, la science. Il a donné son corps à la science. C’est ce qu’il a toujours voulu. Je voulais préciser : il y a quelques jours j’entendais à la radio que quatre atomes allaient être ajoutés à cette table… Catastrophe, nous n’avons pas eu le temps d’en parler.

Ce Noël dernier nous l’avons fêté le 23 décembre à Maisons-Laffitte. Papa était en forme, ne s’est pas allongé un peu comme il le faisait parfois. Il a veillé tard. Son frère Daniel était là avec Maria. Nous avons commencé à faire de la musique tous ensemble, il était minuit, rien n’avait été répété, rien n’avait été prévu, et avec les mélanges des vins quelques mesures s’approchaient parfois de la cacophonie. Laurent avait apporté sa guitare et des nouvelles partitions (et même un album d’André Rieu « Ha ha !... », c’était bien la première fois, nous avons ricané). Des airs bulgares, tziganes… il y en avait pour tout le monde, violon, flûte, piano… A un certain moment papa s’est empêtré dans un rythme rapide, compliqué, et il m’a cédé sa place au piano. A deux heures du matin Mathieu était déjà parti, Gabriel restait dormir pour aider papa le lendemain à ranger ses cartons de livres dans le garage. Dans le jardin papa nous a dit au revoir, à Clara et à moi. Je ne savais pas que c’était pour la dernière fois. Longtemps, il sera difficile d’entendre les voix chantées.

Juliette l’a écrit, il y a eu peu de sorties avec papa, et encore moins de vacances passées avec lui. On peut les compter sur les doigts d’une main, pas tout à fait deux. Lorsqu’il partait c’était pour les langues, le folklore, ce travail était un plaisir pour lui, le voyage aussi. Les pays orientaux étaient sa vie, il n’avait donc pas besoin de prendre de vraies « vacances ». Mais celles que l’on a pu vivre avec lui – en le rejoignant, lui, au travail -, restent dans nos mémoires d’une façon très présente. Je pense à cinq lieux :
En soixante-huit, (j’avais quatre ans, Laurent six), nous l’avions rejoint en Amérique pour huit mois à Ithaca, pas loin du Saint-Laurent. Mon père était invité par l’université de Cornell pour un an. Nous avions vu New-York, le Musée d’histoire naturelle, les chutes du Niagara, et le retour s’était fait sur le France, nous quatre, souvenirs extraordinaires, voyage somptueux de cinq jours, arrivée au Havre, marche sur le quai le long du paquebot noir qui n’en finissait pas.

En soixante-et-onze, c’était pour Laurent et moi nos premières vacances en Italie ; papa avait ce séminaire à Urbino. Juliette allait arriver… quatre mois plus tard. J’avais sept ans. C’était les collines de la région des Marches, nous étions logés à la campagne chez des paysans un peu âgés (i contadini !) au deuxième étage d’une ferme bien italienne – l’escalier extérieur, la rampe en fer forgé -, les lits entourés des réserves de haricots blancs (i faggioli !), la prima colazione en bas, les champs, les vignes, au loin on voyait les pierres d’Urbino. Sur la route, mon père m’avait appris à nager dans l’Adriatique, ma toute première mer calme et chaude (dans mon souvenir, longtemps j’ai cru que c’était un lac !).

Puis en soixante-douze il y a eu le Japon, toujours pour le travail, pas loin de Tokyo : nous l’avions retrouvé pour trois mois dans les montagnes, à Karuisawa, car cette année-là papa restait une année entière au Japon. Il y retournera, de nombreuses années (Par exemple lors de ses deux séjours en Nouvelle-Calédonie, j’avais onze et treize ans : Il passait au japon avant, et après aussi… Il partait donc pour huit mois. C’est vrai, il était souvent absent, et longtemps). Une après-midi je jouais au piano une pièce de Bach du Petit Livre d’Anna Magdalena Bach, peut-être la musette en ré majeur, quand le lustre se mit à se balancer dans tous les sens… Nous vivions notre premier tremblement de terre ! (et dernier, jusqu’à présent). Nous étions vite sortis sur la terrasse Laurent et moi avec papa ; Juliette, elle, ne s’était aperçue de rien, elle était en promenade dans son immense landau anglais, grande curiosité pour les japonais. Il y a eu nos premières grosses pluies d’un été au Japon, ce jardin transformé en piscine – mes bottes n’étaient pas assez hautes, du jamais-vu ! -, les insectes horribles cachés dans les volets coulissants en bois, ces monstres qui nous faisaient crier tous les soirs. Il y a eu la fête des morts, un souvenir marquant : la danse dans la nuit, tous en cercle  autour du feu, moi avec mon joli kimono rose vert jaune bleu pastel, mon nœud difficile à faire dans le dos, et aux pieds mes geta (Laurent aussi, en kimono). Ensuite nous sommes allés voir le cimetière : les gens apportaient des offrandes pour les morts. Je voyais des légumes, des fruits… et une canette de Coca-Cola ! Et puis il y avait la pêche aux truites, nos vélos japonais, les promenades en barque, les libellules, la chasse aux papillons… Et  surtout, il y a eu notre première ascension de volcan en activité, l’Asama - et même une deuxième fois avec maman, toute brûlée par le soleil. Nous grimpions dans la cendre, en haut les fumerolles, l’odeur du souffre, plein de japonais avec un mouchoir blanc sur la tête, un autre sur le nez. Finalement nous avons eu beaucoup de chance, puisque deux mois après notre départ une grosse éruption avait endommagé les alentours. La lave était arrivée jusqu’à ce grand champs couvert de blocs de roches noires et l’avait abîmé. C’était le point de départ de l’ascension, et dans ces petits chemins aménagés nous aimions déambuler, jouer à trouver des ressemblances d’animaux à ces pierres de basalte gigantesques. Ensuite une autre grimpette, un autre volcan qui avait l’air beaucoup moins dangereux, le Kutatsu-Shirané avec son lac vert jade, magnifique, dans le cratère.

La Suisse, les années 65, 66, 67, la petite enfance : deux fois à Verbier, j’étais bébé, puis Anzère. Et puis en soixante-neuf, soixante-dix, deux séjours à Wengen, nos premières vacances à la montagne, nos premières marches avec papa – seulement quelques jours avec lui -, celle de Kleine Scheidegg, marcher avec i grissini et la mortadella, et les barres d’Ovomaltine. Wengen, ce village sans voiture, le petit train pour y accéder, on voyait en bas l’immense chute d’eau de Lauterbrunnen… Et puis l’autre, ce train à crémaillère qui montait toujours plus haut jusqu’au glacier de la Jungfrau, les chaînes de montagnes impressionnantes, l’Oberland. Au loin le Cervin tout en vrille, sûrement. J’avais cinq ans et six ans.
Pour finir, j’en avais quatorze lorsque papa passait quelques jours à Brusson, dans ce beau Val d’Ayas : cette fameuse vallée d’Aosta découverte l’été précédent. On a marché un peu ensemble, monté sur la Testa di Comagna, deux ou trois autres sommets peut-être… Lui et Laurent étaient même arrivés aux trois mille, le refuge Mezzalama du Mont-Rose, juste au-dessus du lac Bleu (le bleu turquoise, « l’unique »). Après cet été soixante-dix-huit, il n’y aura pas d’autres jours de vacances avec mon père. Il travaillait, il voyageait. Ou juste quelques moments : dans les dernières années de sa vie on se sera croisés à Préfailles, quelques heures, par-ci par-là.

Et puis il y a eu ces quelques sorties ensemble - pas souvent mais on s’en souvient : j’étais très petite, entre cinq et sept ans, et un certain jour une 5e de Beethoven dans une salle aux fauteuils rouges m’avait beaucoup marquée. Ensuite il y a eu Les Frères Jacques, des Branquignols drôlissimes au théâtre La Bruyère, à la Comédie française un Malade Imaginaire avec Jacques Charon, une Ecole des Femmes, Les Précieuses Ridicules. Le Fantôme de la Liberté de Bunuel sur les Champs-Elysées : ce film, vu très jeune, je ne l’ai jamais oublié. Et puis Barry Lyndon. Plus tard un film indien, un Bergman, un opéra chinois, un Barbier de Séville au Châtelet, et pour finir, beaucoup plus tard il y a quatre ans, « Lo Speziale », un Goldoni mis en musique par Haydn au théâtre Artistic Athévains. Le reste, c’était de notre côté et lui du sien. Pour toute une vie cette liste paraît courte ; et à la fois on garde tout ça en nous, comme si, après tout, tous ces souvenirs pouvaient être suffisants. Ils occupent une certaine place.

Assis à la table de la cuisine, face à la fenêtre et maman à côté de lui, mon père mangeait toujours en regardant droit devant lui, un peu vers le haut, ses yeux vers les marronniers et le ciel. Il aimait les oiseaux, il aimait ceux de Messiaen. Il aimait toutes les choses de la nature, les animaux, tous, à partir du moment où il n’avait pas à les toucher ; ainsi ni les chiens ni les chats… et bien plus les poissons. Petits, il nous montrait souvent des livres de botanique, et beaucoup d’autres avec des photos de poissons et d’oiseaux extraordinaires. Il a continué avec ses petits-enfants, et ces dernières années c’était avec Inès et Lily. Le regard perdu dans ses pensées. De temps en temps, un regard oblique vers nous lorsque des mots de la conversation familiale pouvaient l’intéresser. Alors arrivait une question adressée à nous, suivie de cette réponse que nous savions formuler pour qu’elle soit la plus courte possible. Parce que très vite il fallait qu’il retrouve le fil de ce qu’il avait en tête, le fil de ce qu’il venait d’apprendre, de ce qu’il venait de lire et de ce qu’il allait écrire. Si des amis à moi - et de Juliette, de Laurent – ou visiteurs de passage étaient là, ils étaient impressionnés par lui. Soit parce qu’il était peu loquace, soit parce qu’ils avaient « la chance » de tomber dans un de ses bons moments où il était en verve - entre deux sauts d’humeur -, où il avait le malin plaisir de leur parler de sujets très pointus d’histoire, d’art, de littérature ou de linguistique… Quelques secondes de conversation souvent à sens unique.
Après un verre de vin, c’était nettement plus rigolo : le spécialiste des blagues douteuses de linguiste et contrepèteries en tout genre s’en donnait à cœur joie et à chaque fois cela lui procurait un immense plaisir, cela finissait pour lui en gros fous-rires qui le faisaient devenir tout rouge. D’éventuels invités pouvaient être gênés, ça dépendait. Quant à nous, nous pouvions rire, ça dépendait aussi.
Le regard dans ses pensées, dans ces arbres qu’il aimait ; et qu’il aimait nous citer en plusieurs langues lorsque nous étions petits, Place Marine, là où se trouve un des bassins du parc, dans la perspective du château de Maisons-Laffitte. Des arbres comme la forme de ses pensées… En arborescence ?... Je ne sais pas. En tout cas une mémoire de linguiste où un mot en appelle un autre, et puis encore un autre dans une langue différente… où telle racine se retrouvera par là et repassera par ici. Nous ne pouvions pas avoir cette mémoire-là, la sienne, nous n’avons pas pu retenir tout ce qu’il nous a dit ! Ah ça non ! Nous l’écoutions. Au moins une fois par repas, la minute du cours arrivait. Je n’oublierai pas que beaucoup de mots français proviennent de l’arabe, comme abricot, et que ce « ab » est en fait un « al », et qu’on le retrouve dans « albicocca », l’abricot italien. Je m’en souviendrai.

Je l’ai écrit au début, personne ne pouvait rivaliser avec lui. Pour ce qui me concerne, il n’y a que lorsque je donnais un avis sur une interprétation musicale que je trouvais une légitimité à ses yeux. Mais dans la famille je n’étais pas la seule : personne ne pouvait lui parler d’un film, lui conseiller une pièce de théâtre… s’il ne les avait pas vus lui-même. Peu importait ce que nous en pensions, il écoutait à peine, au mieux restait dubitatif. C’était un sentiment pénible, frustrant, et je ne pense pas être la seule à l’avoir ressenti. Là était l’inconvénient – pour lui aussi !... car nos relations en pâtissaient -, d’avoir une tête bien pleine et trop pleine pour arriver à y faire entrer ne serait-ce que quelques bribes de la pensée des autres (pour ce qui est de sa famille) et d’y trouver un intérêt.

Il y a une dizaine d’années j’ai commencé à écrire à Philippe Caubère, cet homme de théâtre qui fait des spectacles que j’adore. Il fallait que j’explique à ce comédien pourquoi j’aimais son théâtre, en long et en large… jusqu’à maintenant. Papa sortait très souvent au théâtre. L’avait-il vu ? Je ne sais pas. Il avait découvert les débuts du Théâtre du Soleil, la troupe d’Ariane Mnouchkine, dans « La Cuisine » à la Cartoucherie (c’était avant que Caubère y soit, pour ses sept années). C’est tout ce qu’il m’avait dit ; et je ne voulais pas lui poser cette question : « Tu l’as vu Caubère ? Une fois dans ta vie ?... Dans ses « spectacles tout seul » ? » (mais avec plein de monde). Alors qu’avec les années j’y avais emmené toute la famille… Je préférais me contenter de son allusion au théâtre du Soleil. C’était déjà ça. Je ne pense pas qu’il y soit allé. Il avait besoin du théâtre classique (« des textes ! »). Bien au fond de moi je lui ai sans doute reproché de ne pas en connaître plus sur sa vie ; en même temps je n’avais pas envie de lui poser des questions. Il est vrai que ces dernières années il reliait les comptes-rendus de sa vie et nous les donnait,  une ou deux fois par an. Et moi je les feuilletais, distraitement. Maintenant qu’il n’est plus là je les lirai. Enfin il sortait beaucoup, et très certainement il allait voir des choses bien différentes de ce qu’à nos yeux il était susceptible de voir. Qui sait ?... Peut-être avait-il vu un des spectacles de Philippe Caubère, après tout. Et je n’aurais surtout pas voulu savoir ce qu’il en aurait pensé. Je ne le saurai donc jamais. Je sais juste ça : je sentais qu’il aimait ma réponse à sa question « Alors, tu lui écris encore, à ton comédien, là, ça continue ? » : « Ben oui, j’écris, de temps en temps… ». Il avait un petit sourire. Il me posait cette question, lui aussi, « de temps en temps ». Lui qui avait écrit durant toute sa vie - et pas seulement des livres de linguistique et de folklore, mais aussi « toute sa vie » -, ça lui plaisait sans doute de me voir écrire quelque chose, même si ça devait être toujours à la même personne… Ecrire, moi qui n’avais été que pianiste. Et si j’avais écrit – si longtemps - à ce comédien pour me rapprocher un peu de mon père ?... La vie a ses mystères.

Il fallait qu’il travaille, tout le temps, qu’il lise, qu’il apprenne. Ecouter de la musique. Souvent les deux à la fois. Jouer du piano. Chanter – et les deux à la fois là aussi ! Il fallait qu’il écrive un livre, encore un, un de plus. Depuis le printemps dernier, papa travaillait à son anthologie des suicides… Après l’avoir envoyée à plusieurs éditeurs, sans succès, il s’était décidé ces derniers jours de décembre à en enlever une trentaine de pages, à remanier son manuscrit. Il y travaillait tous les jours jusqu’à tard le soir. Ne pas arriver à l’éditer était pour lui un regret.

Toutes ces dernières années, papa a continué d’aller plusieurs fois par semaine au CNRS, à Villejuif. Depuis sa retraite, il avait encore un bureau à sa disposition et voulait toujours y aller très tôt le matin pour y travailler plus tranquillement, et surtout pour trouver une place assise dans le train. C’est ce qu’il a fait ce lundi 28 décembre. Il est parti de Maisons-Laffitte vers 7 heures, a passé la matinée à travailler. Un peu avant midi il a pris l’allée de l’hôpital Paul Brousse à laquelle le CNRS a un accès direct par une petite grille. Il avait l’habitude de déjeuner à la cantine de l’hôpital. C’est là, avant d’y entrer, à quelques pas, qu’il est tombé inconscient. Un infarctus massif. Quelqu’un l’a vu. Il a été pris en charge dans les dix minutes, à Paul Brousse même. Ils ont fait repartir son cœur mais c’était déjà trop tard, son cerveau n’était déjà plus irrigué. Ensuite, faute de place il a été transféré à trente minutes de là, dans l’Essonne, à l’hôpital Claude Galien de Quincy-sous Sénart. Il a eu un deuxième infarctus. Enfin quelqu’un de l’hôpital a trouvé le numéro de téléphone de Maisons-Laffitte dans sa poche… A 14 h 15 on nous a dit que c’était grave. Quand nous sommes arrivés à Quincy, vers 16 h 30, nous ne savions pas qu’il était déjà mort. Mais je m’en doutais. Et jamais je n’aurais voulu que ses facultés soient diminuées – et lui non plus. Papa est mort à 14 h 30. Depuis les premières secondes où il est tombé dans cette allée d’hôpital, heureusement Il a toujours été inconscient, il ne s’est aperçu de rien.
Ces jours-ci, sur une feuille trouvée parmi des centaines d’autres dans une de ses quatre chambres-bureaux de Maisons-Laffitte, j’ai pu lire un extrait de ses nombreux « Comptes-rendus »: « Je voudrais mourir brutalement… ». Son vœu a été exaucé.
Toute sa vie, il nous disait qu’il voulait donner son corps à la science. C’est ce qui a été fait.

Dans la dernière période de sa vie il a vécu plus souvent à la maison. Il laisse un vide, la maison est grande. Par chance elle est très remplie… Il reste ses bibliothèques, partout, ses feuilles – ses célèbres empilements de feuilles -, ses écrits, ses comptes-rendus, ses carnets, ses livres, ses partitions, et puis ces masques, ces poupées, ces marionnettes, ces papillons et autres insectes, ces dizaines et dizaines de figurines, tout ça, rapporté de mille et un voyages.

D’autres souvenirs m’arrivent encore, pêle-mêle, je dois les écrire : nous jouions souvent les concertos de Beethoven à deux pianos. Je faisais l’orchestre, il aimait jouer au soliste. A quatre- mains, la 7e de Beethoven, et surtout les ouvertures de Rossini qui ont été avec lui un de mes premiers déchiffrages : je les trouvais vraiment très drôles à jouer ! Il y mettait un certain humour.
Il y a eu de longues années, adolescente, où papa me donnait ses albums de poésies, je devais le contrôler : il récitait des Rimbaud - une grande partie du « Bateau ivre »…-, des Baudelaire, des Verlaine, des Victor Hugo, des Gérard de Nerval… Tout y passait. Quelques scènes de Molière. Sa spécialité a toujours été, dans Tartuffe, le « Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, et priez que toujours le ciel vous illumine… » ; ces derniers temps il demandait à Gabriel de lui donner la réplique - en tant que petit-fils comédien, il ne pouvait pas y couper !
Plus loin en arrière j’avais huit ans et demi au retour du Japon, et il nous faisait lire, à moi et à Laurent, des albums aux pages cartonnées très épaisses, des livres de contes pour enfants, des contes japonais (parmi eux Le petit chaperon rouge et Blanche-neige et les sept nains !)… que nous devions lire en japonais bien sûr. Nous avions de la chance, ces caractères étaient les plus simples des différentes familles de caractères, les katakana ! Nous avons tout oublié, mais nous y arrivions très bien. Récemment Inès et Lily avaient pris le relais : avec lui elles dessinaient quelques caractères et comptaient en japonais - pour se reposer de la table de Mendeleïev. Il leur lisait aussi des contes russes – pas en russe (il aurait pu).

J’ai beaucoup énuméré les choses ; sans doute pour noircir la feuille, remplir les blancs, combler l’absence, toutes, celles d’hier et d’aujourd’hui réunies.

Papa a voulu donner son corps à la science ; de toute façon il détestait l’idée de finir dans un cimetière. Ne voulait aucune cérémonie. Dans quelque temps, ses cendres nous seront remises. Nous avons l’intention de les disperser à Préfailles. Un peu dans la mer, un peu dans le jardin de la maison, route de la Source. Elle s’appelle Yamen-Mong-tseu. « Yamen » : le palais !... La maison de ses parents, qui n’a rien d’un palais mais d’une petite bourrine vendéenne, la maison de vacances depuis 1950. La famille avait quitté Hanoï en janvier quarante-six ; papa avait douze ans. Après cinq mois passés à Saïgon, un débarquement à Toulon, et de là l’arrivée à Préfailles dans une première maison, « Chanteclair », la maison de son grand-père paternel. A la rentrée d’octobre papa faisait sa quatrième et Daniel sa sixième à Paris au lycée Jacques Decour, logés chez leur grand-père - Françoise et Jacqueline restant, elles, quelque temps à Préfailles. Isabelle allait naître en quarante-sept à Nantes. Par la suite papa aura vécu à Poissy, puis à Saint-Germain-en Laye jusqu’à son mariage à Préfailles en juillet soixante ; c’est l’année de son installation dans la maison de Maisons-Laffitte. En soixante-et-un, son début au CNRS, les voyages.

Cette année, il avait le projet de retourner en Chine à l’ancienne Mong-Tseu (rebaptisée Mengzi); il voulait revoir le village natal de sa maman. La tombe de ses parents Yves et Yvette se trouve au cimetière de Préfailles. J’espère que papa ne sera pas fâché si on appose une petite plaque à côté de ses parents avec cette simple mention : « Maurice Coyaud (Hanoï, 1934 – Paris, 2015), linguiste au CNRS, spécialiste des langues orientales, a donné son corps à la science ». Quelque chose comme ça.
Et j’espère qu’il ne sera pas fâché une deuxième fois lorsque, avec le moins de cérémonie possible, nous disperserons ses cendres - il est question également de planter un arbre à Yamen-Mong-Tseu.

En août dernier, il avait passé sa petite semaine habituelle de vacances à Préfailles. Après une longue période où il n’y venait plus, ces dernières années il avait retrouvé le plaisir de la vie préfaillaise, de sa visite chez son frère Daniel, le plaisir de ses autres visites, celles à ses trois sœurs, Françoise, Jacqueline, Isabelle, la ronde des maisons. Et surtout le plaisir de son bain du matin. Nous ne nous baignions pas souvent ensemble car papa ne regardait jamais l’horaire des marées et se retrouvait parfois dans les cailloux, tant pis. Il comptait ses brasses. Depuis plusieurs années, c’est ce qu’il faisait. Il les comptait, partout où il se baignait : à Dieppe où il allait toujours voir le grand concours de cerfs-volants, à Roses en Espagne (sa dernière marotte), ou dans des contrée plus éloignées. Il comptait. Peut-être pour se sentir en forme. Je recevais toujours des cartes postales – il me téléphonait aussi – me disant combien il avait fait de brasses. A Préfailles aussi, il comptait.
Alors, non, je ne pense pas qu’il sera fâché lorsque ses cendres voleront vers la mer. Elles rejoindront d’autres mers lointaines, là où il aurait voulu retourner, encore, encore.

Ce lundi 28 décembre, en quittant l’hôpital de Quincy en fin d’après-midi, nous avons voulu aller à Villejuif. Maman, Laurent, Juliette et moi avons voulu voir l’endroit où quelques heures avant papa était tombé, là où il avait eu son infarctus. Il nous avait toujours dit que le CNRS touchait l’hôpital Paul Brousse. Il faisait nuit, il faisait froid, nous cherchions les différentes entrées, nous cherchions « Le Lacito », son département au CNRS, nous avons marché longtemps. Finalement nous entrons par l’entrée principale de Paul Brousse, un vigile se renseigne et nous explique où « cette personne » avait eu son malaise. Nous arrivons enfin à cette cantine de l’hôpital où papa allait toujours déjeuner. Nous regardons dans la nuit l’endroit où nous supposions qu’il était tombé. Et puis, ce soir-là, nous avons voulu continuer, refaire dans le noir le trajet qu’il avait fait, mais en sens inverse, en suivant cette allée d’hôpital jusqu’à la grille du CNRS, cent mètres, un peu plus… Après tant de voyages, cette allée a été le bout de son chemin.

Nous n’étions jamais allés voir le bureau de papa, les différents lieux de son travail (cette partie du CNRS avait déménagé à Villejuif depuis longtemps déjà). Ce soir-là, c’était la première fois. Dans le courant de notre vie, pas une seule fois nous avions eu l’idée d’y aller. Même quand elle se déroulait à Paris, sa vie nous paraissait lointaine.
Ce qui était important, c’était ça : nous savions qu’il avait une vie intense.

 

Cécile.

(Méré, janvier 2016)